Un frein à la lutte contre l’exploitation sexuelle

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Lorsque nous parviennent des nouvelles alarmantes mettant en lumière le recrutement de jeunes fugueuses dans l’industrie du sexe ou encore l’exploitation sexuelle de femmes migrantes dans des salons de massage par de vastes réseaux de traite humaine, on se demande comment de telles situations s’avèrent possibles dans notre société dite avancée et ce qu’on devrait faire pour les contrer.

J’aimerais insister sur l’idée que la lutte contre l’exploitation sexuelle passe par la lutte contre la pauvreté et les inégalités sociales.

Dans cette perspective, il est à craindre que la réforme annoncée de l’aide sociale accentue gravement la précarité économique des personnes les plus vulnérables aux promesses des proxénètes ou aux leurres des trafiquants.

Je pense par exemple aux femmes à la tête d’une famille monoparentale ou faiblement scolarisées, aux prises avec diverses formes d’exclusion sur la base de leurs origines ethnoculturelles ou de leur statut migratoire.

Sous cet aspect au moins, le projet de loi 70 défendu par l’actuel ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale François Blais entre en complète contradiction avec l’engagement de son gouvernement en matière d’exploitation sexuelle, « un phénomène qui ne peut être toléré dans une société qui défend des valeurs de justice et d’égalité », comme ont pu l’affirmer Stéphanie Vallée et Lise Thériault, respectivement ministre de la Justice et ministre responsable de la Condition féminine dans un communiqué publié en mars dernier.

Fortes de cette conviction, les politiciennes ont annoncé que la lutte contre l’exploitation sexuelle se retrouverait au cœur de la prochaine stratégie gouvernementale pour prévenir et contrer les violences sexuelles. Le lancement de cette politique se fait toutefois attendre, comme un financement adéquat réservé à ces fins dans le budget gouvernemental, ainsi que le déplorait une coalition de 21 groupes dédiés la défense des droits des femmes (« Budget Québec 2016 : l’égalité pour les femmes vidée de toute substance », avril 2016).

L’équipe de chercheuses dont je fais partie a pour sa part publié un rapport qui porte largement sur la traite locale, à l’intérieur des frontières du Québec et du Canada. Intitulé La traite des femmes à des fins d’exploitation sexuelle : entre le déni et l’invisibilité (2012), il contient une série de recommandations pour contrer un phénomène qui, rappelons-le, cible majoritairement les femmes et les enfants, et rapporte approximativement 99 milliards de dollars américains par année à l’industrie du sexe mondiale, selon l’Organisation internationale du travail.

La hiérarchie des profiteurs de ce terrible commerce peut compter sur un climat social de banalisation de la marchandisation du corps et de la sexualité des femmes qui va de pair avec la légitimité croissante pour les hommes de se procurer du sexe tarifé au prix le plus bas possible.

QUÉBEC RESTE SOURD

Notre équipe a donc notamment demandé au gouvernement québécois d’appliquer réellement sa loi pour l’élimination de la pauvreté et d’instaurer des mesures visant à permettre aux femmes d’échapper à la pauvreté afin de pouvoir échapper à l’exploitation sexuelle. Force est de constater que l’État est demeuré sourd à nos recommandations. Son entreprise de destruction d’un filet de protection sociale dont la solidité nous apparaît pourtant le gage d’une société réellement avancée se poursuit implacablement.

Pauvreté, discrimination, instabilité sociale, économique et politique sont des facteurs déterminants de l’exploitation sexuelle, avec l’itinérance et la toxicomanie, sans compter de lourds passés personnels.

Pour aider les femmes à sortir de la pauvreté, ne faut-il pas leur offrir des conditions de vie et des solutions de rechange viables qui leur permettront de résister aux promesses des pimps ?

Pensons par exemple à la hausse du salaire minimum, à l’augmentation des prestations d’aide sociale, à l’accessibilité des logements sociaux. Bref, les différentes formes de violence à l’œuvre en matière d’exploitation sexuelle exigent de s’attaquer à leurs dimensions structurelles et systémiques.

Aussi, il est impératif que notre société qui se proclame juste et égalitaire donne les moyens à l’ensemble des femmes non seulement de ne pas être acculées à entrer ou à rester dans le marché de la prostitution, mais aussi de pouvoir en sortir si elles le souhaitent.

Voilà pourquoi on peut concevoir le projet de loi 70 comme un frein à la lutte contre l’exploitation sexuelle, et, plus largement, les politiques d’austérité dans lesquelles cette réforme s’inscrit comme des entraves à la justice sociale et à l’égalité.

Lettre d’opinion parue dans La Presse + 

Crédits photo: La Presse 

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