L’amour qui fait mal

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Deux jeunes femmes qui ne pensaient sans doute pas que leur conjoint poserait le geste ultime. Cette violence, celle qui laisse des traces permanentes, pas seulement sur la peau, mais dans la tête, Suzy (nom fictif) et Maguy l’ont toutes deux vécue.

« Deux fois, j’ai cru que j’allais mourir, tellement les attaques physiques étaient intenses », se souvient Suzy, mère de trois enfants. Aujourd’hui, même si elle a quitté l’homme qui la violentait depuis quatre ans, il exerce toujours un contrôle sur son esprit. « Je laisse toujours mes fenêtres débarrées pour être prête à m’enfuir et je regarde constamment pour voir si sa voiture est dans l’entrée. On pense qu’on va se libérer, mais il faut plutôt apprendre à vivre avec et développer des mécanismes de protection », confie-t-elle.

Maguy a quant à elle été en couple avec un homme qui l’a, entre autres, « détruite financièrement ». « Il ne travaillait pas, et moi oui, alors je payais tout. J’ai même dû lui racheter ma partie de la maison, que je vends aujourd’hui, parce que plutôt que de placer l’argent de côté pour les rénovations, il le prenait pour acheter une maison à sa maîtresse », raconte celle qui a été mariée avec le père de ses trois enfants pendant 23 ans.

Injustice

Deux femmes avec un certain bagage de connaissances. Deux femmes indépendantes sur le plan professionnel. Deux femmes qui pourraient être votre sœur ou votre voisine. Deux femmes qui ont choisi la vie plutôt que la torture, mais qui se retrouvent aujourd’hui prisonnières d’un système judiciaire défaillant.

« Les lois doivent nous protéger et, pour cela, elles doivent changer. Notre système est archaïque en matière de violence conjugale », s’entendent Suzy et Maguy, qui ont toutes les deux reçu des mises en demeure de leur ex-conjoint à la suite de leur dénonciation.

Du côté de la maison d’aide et d’hébergement pour femmes violentées Regard en Elle (REE), les intervenantes confirment que les mises en demeure sont courantes et constituent une autre manière d’avoir de l’emprise à distance sur la femme. « L’homme va continuer même s’il a refait sa vie et si rien n’est puni par la loi, ça renforce son comportement », se désole Sophie Plante, intervenante.

Préjugés

« La violence conjugale n’est pas une perte de contrôle, c’est une prise de contrôle et c’est conscient », ajoute Nathalie Lemieux, directrice de l’organisme. Les mythes entourant ce problème de société perdurent, croit-elle. Le mythe de la victime démunie et sans éducation en était un qu’entretenaient bien malgré elles Suzy et Maguy, jusqu’à ce qu’elles constatent que la violence, physique et psychologique, faisait partie de leur quotidien.

« Ça ne s’est pas installé du jour au lendemain. On fêtait toujours nos anniversaires de mariage, mais le dernier, je n’ai pas voulu le célébrer », se rappelle Maguy. À ce moment, la violence grandit et son mari commence aussi à manipuler sa famille. « Il sème la confusion [au niveau du jugement] et le doute dans notre esprit et ensuite, nous ne pouvons plus avoir un regard neutre et détaché », évoque Suzy.

Le cycle de la violence conjugale est insidieux et ne se voit pas rapidement, résument les intervenantes de REE. « Il s’agit d’un problème de société, notamment à cause des stéréotypes qui y sont rattachés et du système juridique qui l’encadre. Pourquoi doute-t-on encore du témoignage d’une victime de victime conjugale et non d’une femme qui se fait attaquer dans la rue, par exemple », se demande Mme Lemieux.

De plus, l’image de l’homme violent est très stéréotypée, soulignent les femmes rencontrées. «Ça peut être un professionnel très respecté dans son milieu de travail. Ça fait partie de sa stratégie », continue la directrice. Le double visage de l’agresseur, Suzy s’en souvient. «En public, il était correct avec moi, mais dès que je rentrais dans l’auto, je devenais une moins que rien.»

Briser le silence

Les femmes réunies autour de la table s’entendent toutes sur un constat : la violence conjugale, c’est l’affaire de tous. «Quand on ne fait rien devant une manifestation de violence conjugale, on consent. Des fois, ça prend juste une réaction pour que la femme réalise que ce n’est pas normal ce qu’elle vit. On peut peut-être sauver une vie », défend Ginette Hurtubise, qui cumule près de 20 ans d’expérience dans le domaine de l’intervention.

« Ce qu’on a vu dans les médias dernièrement est atroce, mais il y en a qui vivent ça tous les jours et si l’acte ultime en soi est dégoûtant, je n’imagine pas ce qu’elles ont dû endurer avant », conclut Mme Plante.

Manque de places

La directrice de l’organisme REE estime que pour l’année 2014, ce sont près de 240 demandes d’hébergement qui ont été refusées par manque de places. Non pas parce qu’il y aurait davantage de violence conjugale qu’auparavant, mais bien parce que les victimes demandent plus d’aide. « Il y a aussi de l’attente pour nos services externes, affirme Sophie Plante, intervenante depuis une dizaine d’années. On vit beaucoup d’impuissance. »

Ressources

La région compte trois maisons d’aide et d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale et différentes ressources. Ces endroits offrent aussi de multiples services, tels que de l’écoute téléphonique 24h/24, de la formation, des rencontres, de l’accompagnement et de la sensibilisation. Voici comment les contacter pour plus d’information :

  • – Regard en Elle (Repentigny) : 450 582-6000
  • – Regroup’elles (Terrebonne) : 450 964-4404
  • – La Traverse (Joliette) : 450 759-5882
  • – Centre d’aide aux victimes d’actes criminels (C.A.V.A.C.) de Lanaudière : 1 888 755-6127
  • – CAHo (personnes ayant des comportements violents) : 1800 567-8759

lire l’article sur le site de l’Hebdo Rive Nord

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