Après Val-d’Or, d’autres femmes autochtones brisent le silence

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Ces témoignages démontrent que ces agressions existent depuis longtemps et qu’il est toujours aussi difficile de porter plainte.

Après Val-d’Or, nous sommes parties à la rencontre de femmes autochtones qui se disent victimes de policiers de la Sûreté du Québec (SQ). Des femmes de Maniwaki, de Sept-Îles et de Schefferville ont décidé de briser le silence. Dans certains cas, il s’agit de viols qui ont brisé leur vie.

«Je me suis fait violer par des policiers à Schefferville. Un policier, mais je dis des policiers parce qu’il y en avait d’autres qui étaient là et qui étaient au courant de ce qu’il se passait.» – Deborah Einish

«Moi, j’ai dit non, je veux pas que tu me touches. Puis, c’est là que ses mains ont rentré dans mes pantalons. [Le policier] m’a dit que je peux te toucher comment je veux. » – Kristen Wawatie, en Abitibi

La cure géographique, une pratique répandue

Priscilla Papatie nous avait parlé de cette pratique policière d’abandonner surtout des Autochtones au milieu de nulle part pour qu’ils dégrisent. Dans l’Ouest canadien, on les appelle les « starlights tours ». Cette pratique a causé la mort d’au moins trois Autochtones à Saskatoon entre 1990 à 2000. Leurs corps ont été retrouvés gelés. Deux policiers et le chef de police de Saskatoon ont été congédiés. Deux autres policiers ont été condamnés à huit mois de prison à la suite de ces événements.

Au Québec, les « starlights tours » portent le nom de « cure géographique », qui se pratiquent encore aujourd’hui. À l’automne 2014, Wanita Moushoum a goûté à cette médecine. Des policiers de la SQ de Val-d’Or l’ont laissée sur le bord de la 117. Il y a trois ans, en plein hiver à Sept-Îles, des policiers ont reconduit un jeune homme à 8 km de la ville, dans la région du lac Daigle.

En juin 2007, des policiers de la SQ de Maniwaki proposent de raccompagner Carolyn Henry et son amie à leur terrain de camping. Mais au lieu de prendre cette direction, ils poursuivent leur route et abandonnent les deux amies loin de la ville, au milieu de la nuit.

Pour dénoncer la « cure géographique » qui lui a été imposée, Carolyn Henry a dû s’y prendre à quatre reprises. La SQ affirme ne pas avoir reçu les trois premières plaintes qu’elle a écrites sur le site web de la police.

Peu de femmes osent porter plainte, de peur de ne pas être crues. A fortiori, lorsqu’il s’agit d’agressions sexuelles commises par des policiers, celles qui ont cherché l’aide d’avocats se sont butées à un refus : qui va-t-on croire, l’Autochtone ou le policier? C’est la parole de l’un contre celle de l’autre, leur dit-on.

« On s’en prend aux personnes dont la vulnérabilité est au plus haut niveau, c’est à brailler. Ça n’a absolument aucun sens. […] C’est sûr que tout le monde va essayer de se protéger là-dedans », souligne Marc Alain, ex-directeur de la recherche à l’Institut national de la police.

Comment balayer le côté explosif de l’histoire

Au moment où d’autres femmes prennent la parole, plusieurs acteurs du milieu policier émettent des doutes quant à l’issue de l’enquête sur les événements de Val d’Or, qui a été confiée au Service de police de la Ville Montréal (SPVM).

« Ma première réaction, ça a été [de me dire] : « ils vont s’arranger tout le monde pour que l’affaire s’étouffe là ». Pourquoi? Je pense qu’on s’attaque à une grosse image », affirme Jean O’Bomsawin, policier à la retraite de la SQ.

Marc Alain en rajoute. « Dans l’histoire de Val-d’Or, il faut se rappeler d’une chose absolument incroyable, c’est qu’à la suite de la dénonciation médiatique de ce qui s’était passé, jamais on n’a vu le directeur général de la Sûreté du Québec monter au front et dire : « nous allons nous attaquer au problème ». Pas une fois! Il a constamment mis ça de côté, balayé le côté explosif de l’histoire. »

Laisse-t-on tomber les femmes autochtones? Pendant 12 ans, Isabelle Parent a travaillé au bureau du sous-ministre de la Sécurité publique comme inspectrice des services policiers du Québec. Elle aussi, elle a décidé de briser le silence.

« À la tête [du ministère], il n’y avait pas vraiment d’intérêt envers la sécurité des Autochtones, des femmes autochtones. C’est ça qui me choquait », dit celle qui enseigne aujourd’hui la victimologie à l’Université de Montréal.

« Ils ont développé beaucoup de techniques pour justement que ça ne sorte pas de façon publique, oui. Les choses qui peuvent déranger ou donner une mauvaise image », soutient-elle.

« Quand il y a une enquête criminelle avec un autre corps policier, bien souvent, il n’y a pas d’accusation en bout de ligne. Souvent, au niveau des procureurs, ils vont dire qu’ils n’ont pas toute l’information pour aller plus loin au niveau de la cour, etc. Donc finalement, il y a plein d’étapes où ça peut tomber », souligne Isabelle Parent.

Le policier O’Bomsawin a proposé son aide au ministère de la Sécurité publique, puisqu’il est Abénaquis. Il a cumulé près de 30 ans de service au sein de la SQ. « Ça prend quelqu’un qui fait une enquête sérieuse et solide pour trouver les responsables. Que ce soit les policiers ou n’importe qui, si ces gens-là ont commis ce genre d’actes là, il faut qu’ils soient poursuivis et condamnés », dit-il.

Une formation inadaptée

L’École nationale de police du Québec ne donne aucun cours sur les Premières Nations aux futurs policiers dans son programme régulier. Aucun. Les policiers ne sont donc pas préparés aux réalités des communautés autochtones lorsqu’ils sont envoyés dans des postes de la SQ à proximité des réserves.

Cela étonne et désole l’anthropologue Serge Bouchard, qui a passé 25 ans de sa vie à donner de la formation aux policiers déjà en poste : deux jours de cours bien tassés à faire l’histoire complète des Autochtones, de Christophe Colomb jusqu’à la Convention de la Baie-James. Il a été appelé à la rescousse lors de crises comme la guerre du saumon et la crise d’Oka. Et cela s’est poursuivi pendant des années, jusqu’à ce que la SQ ne l’appelle plus, faute d’argent, dit-il.

« Ils ne savent rien! […] Et en général, quand tu es jeune, ils vont te mettre dans un poste éloigné. Tu t’en vas à Ville-Marie, au Témiscamingue, et là tu travailles et il y a des Indiens partout. « C’est qui ces Indiens-là? Ils sortent d’où? Pourquoi il y a des lois spéciales? » En général, ils ont peur de ces gens-là », dit-il.

Marc Alain, qui a étudié l’éthique des policiers et son effritement au fil de leurs années de travail, abonde dans le même sens. « On s’est rendu compte que les policiers plus jeunes avaient des niveaux d’éthique significativement moins élevés que leurs collègues plus âgés. » Mais ce sont eux qu’on envoie dans les postes isolés de la SQ, confirme Serge Bouchard.

Ce dernier ajoute que cela prend beaucoup de formation, de sensibilité, de professionnalisme et de générosité pour être policier dans un poste éloigné. Mais devant les révélations d’Enquête concernant les abus de policiers envers les femmes autochtones, il réagit en disant qu’on peut rallonger la liste jusqu’en Colombie-Britannique.

« Il y a une sorte d’impunité. Vous êtes d’abord en région isolée. Vous avez des postes qui ne sont pas couverts par les médias, par les journalistes. Il y a une sorte d’omertà policière. Il y a une espèce de fatalité. C’est dur à faire sortir, et quand ça sort, on se dit : ben voyons donc! comment ça se fait que personne a rien dit, personne a réagi. »

Ces pratiques policières racistes qui portent atteinte à l’intégrité et à la sécurité des femmes autochtones sont répandues et discutables, surtout dans un contexte où ces femmes sont particulièrement vulnérables. Mais ces histoires, la Sûreté du Québec et le ministère de la Sécurité publique n’ont pas voulu les entendre. Ils ont refusé les demandes d’entrevues que nous avons faites.

Article paru dans le Huffington Post Québec  (avec vidéos accompagnant l’article) 

crédits photos: Ici.radio-canada

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