« Culture du viol » n’est pas une expression-choc

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Madame Ouimet,

J’ai eu des cours d’histoire. Des cours d’histoire incomplets, puisqu’ils étaient centrés sur l’histoire européenne et colonialiste, mais des cours d’histoire quand même. Je sais qui sont Madeleine Parent, Simonne Monet-Chartrand, Thérèse Casgrain, Léa Roback, Idola Saint-Jean. Je sais qui sont Simone de Beauvoir et Betty Friedan.

Mon milieu de travail ne ressemble pas à Mad Men. J’ai un compte en banque et je gagne plus que bien des hommes. Je suis privilégiée et sincèrement reconnaissante à toutes les Marie-Claire Kirkland-Casgrain de ce monde d’avoir fait en sorte que ma vie soit plus égalitaire que celles des femmes qui m’ont précédées.

Je dois quand même me battre, quotidiennement, contre ce sexisme et cette misogynie tellement profondément ancrés dans notre société qu’ils apparaissent dérisoires. Rien à voir avec le droit de vote, vous dites.

Ces grandes luttes, elles nous ont endormies trop longtemps. Fortes de ces victoires, nous avons capitulé, nous nous sommes confortées dans le fait qu’elles nous ont permis d’avancer, d’avoir des droits. Effectivement, par rapport à l’émancipation de la femme en tant qu’être autonome, les luttes contre le sexisme ordinaire semblent banales.

Pourtant, cette banalisation est troublante. Elle normalise une réalité qui n’est pas moins dangereuse pour les femmes. Vous dites qu’au Québec, on n’excuse pas le viol. Ah bon ? Qu’en est-il de toutes ces statistiques qui démontrent que la plupart des victimes d’agressions sexuelles gardent le silence, par peur de réprimandes ou de ne pas être crues ? Qu’en est-il de cette étude qui a révélé qu’une bonne proportion d’hommes commettraient un viol s’ils savaient qu’ils ne seraient jamais pris ?

Qu’en est-il de ces exemples de violences quotidiennes ? De violence conjugale, anonyme, verbale ? De ces exemples de sexisme et de misogynie qui font partie intégrante de nos vies ?

Qu’en est-il de tous ces conseils qu’on prodigue aux femmes : ne rentre jamais seule, fais attention, garde tes clés dans ta main, fais semblant de parler au téléphone ?

Qu’en est-il de ces personnes qui me parlent du harcèlement sexuel qu’elles ont vécu, des agressions sexuelles qu’elles ont subies, des sévices psychologiques qu’elles ont endurés – pour la plupart, commis par des hommes ?

Combien faudra-t-il de femmes autochtones disparues, dans la plus grande indifférence, pour vous faire réaliser que, si nous sommes loin de l’Afghanistan, nous avons encore du chemin à faire ?

Elle est là, la culture du viol, que vous chassez d’un revers de la main. Ce n’est pas nouveau. Plus encore qu’une « société qui a tendance à blâmer la victime et à banaliser le viol », la culture du viol, c’est la négation du consentement. C’est le dénigrement de la féminité, peu importe l’identité de genre d’une personne ; c’est sa dégradation systématique et systémique.

C’est l’affirmation violente de l’infériorité du féminin et la glorification des comportements masculins toxiques.

Et gare à la femme si elle est marginalisée – si elle est racisée, si elle est immigrante, si elle n’est pas chrétienne ou athée, si elle a une sexualité autre qu’hétérosexuelle, si elle est trans, si elle est handicapée, si elle est pauvre – gare à elle, car elle doit se battre encore plus pour que toutes ces intersections identitaires soient validées et reconnues, pour qu’elle ait le même traitement qu’un homme blanc, cisgenre, hétérosexuel – trop souvent en vain.

Certes, nous pouvons voter, travailler, être autonomes. Certes, nous avons gagné de grandes batailles. En tant que femmes blanches, nous avons un privilège immense. Nos sœurs de couleur, racisées, autochtones, qui ne sont pas caucasiennes ou occidentales, ont certainement une expérience très différente de la nôtre.

Non, l’expression « culture du viol » n’est pas un mot-choc. Vous vous attardez à tort sur le mot « viol » en ignorant le mot « culture ». Vous diminuez les luttes à venir au profit d’une glorification des luttes passées. Comme si toutes les luttes déjà menées, comme si le fait qu’elles sont encore à mener ailleurs, invalident ces luttes actuelles et futures qui s’attaquent aux fondements plus insidieux de notre société encore résolument patriarcale.

Au final, je crois, Mme Ouimet, que c’est vous qui manquez de perspective.

* Texte d’Éloïse Choquette, Olivia De Candido et Xavier Courcy.

Paru sur La Presse + 

crédits photo : la presse.ca

Pour relire « la culture du viol, prise deux », chronique de Michèle Ouimet, cliquer ici 

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